jeudi 11 mai 2017

La conduite du récit (extrait)

MORITZ (8)

« Si vous me permettez  je reprendrais votre « image » d'école primaire de l'autre jour, le monde entier circonscrit en un seul dessin. Et ici ne sommes nous pas dans une telle image ? Il y a tout n'est ce pas, le paradis sur terre et clôt justement juste comme il faut de façon juste, clôt de façon a être facilement repérable descriptible arpentable, que les bords nous renvoient au centre et que le centre dans cet espèce de jeu nous fasse rebondir vers la périphérie sans crainte de nous perdre et de tomber sur une frontière poreuse. J'admets que parfois on ait l'impression, plus que l'impression, de se déplacer dans une maquette, cette fois-ci nous sommes passés aux trois dimensions, loin de votre image de jadis, les personnages croisées sont en bois les bras raides façon playmobile, ils nous saluent une chope à la main et de l'autre une pipe plantée-collée dans le trait de pinceau noir qui leur sert de bouche et de sourire énigmatique, au milieu de leur troupeau de laine et d'allumettes au bout noirci, nous suivons des yeux une petite route en boucle, peu importe les erreurs d'échelle, l'herbe de papier est d'un beau vert uni, les troncs sont posés sur le bord des voies, un minuscule train vient de sortir de son tunnel minuscule et va couper notre trajectoire enchantée dans quelques instants, là est notre choix : on s'arrête ou on ne s'arrête pas ? Que va-t-il se passer, provoque-t-on le destin et une énigme scientifique liée à l'échelle du monde et de notre taille que nous méconnaissons ? Ou, nous arrêtons nous pour voir passer le seul événement de la journée d'une maquette, événement qui peut se reproduire à l'infini, sauf en cas de panne de courant ?, où là bien sûr, on tomberait de haut, enfin, pas de très haut...
Autre événement, par la droite extrême de ce monde clôt, sorti du temps et du temps béni de l'Empereur béni lui-même, se pointe un régiment aux allures inquiétantes, de l'uniforme en ordre, du chatoiement de la médaille, du plomb, nous percevons les accents métalliques de la fanfare qui le précède..., il avance baïonnettes en avant, les fifres se mêlent aux tambours, l'air et le rythme se précise, bien sûr il s'agit d'une marche, un autre régiment en ordre de marche va-t-il lui faire face ? D'où sortirait-il de quel « autre pays » ? Le régiment, et depuis la nuit des temps, se contente de parader et de faire le tour de ce monde clôt en tirant quelques coups de fusils pour égayer d'une preuve pétaradante les joyeux habitants, de temps en temps, pour justifier son existence martiale, il passe, il reviendra mais pour l'instant il passe, affection et fidélité nichées au fond de ces petits cœurs de plomb qui s'éloignent.
Non loin, au bord d'un éclat rond de verre bleu incrusté dans la végétation de papier, assis sur son bord, quelqu'un tend l'oreille et sort un instant de sa contemplation, non il ne pêche pas ce n'est pas un pêcheur, ...c'est vous, encore un moment et la douce gardienne du troupeau de laine descendra la pente et se jettera dans vos bras, mais bien entendu elle est arrêté dans sa course dans son geste, immobile son mouvement prendra du temps, le temps que durera la maquette, ...ce ronronnement qui tente de passer le col, c'est moi dans ma voiture, je vais contempler tout ça du haut de la bute..., mais de l'autre côté il y a le mécanisme, le transformateur du circuit, des fils en désordre, le bords de la plaque en contreplaqué qui soutient le tout, la peinture qui a coulé, des tâches de colles la maladresse du bricoleur sa signature, et au delà le monde que nous connaissons trop bien et même celui que nous ne connaissons pas encore, nous contentant de le soupçonner, d'ignorer dans la crainte son futur possible, ...mais revenons à la pente herbeuse, aux touffes d'épilobes violettes, à vous qui désirez rester car ébloui par autant de rondeur, d'idées rondes, de femmes rondes, de nourritures rondes et de conclusions rondes dans leurs vêtements de verte rondeur, un instant vous pensez à votre double à votre lieu de départ, vous avez encore votre maison votre appartement là-bas, comment faites vous, on n'est pas dans un film ou tout semble se passer naturellement dès l'instant où le héros change de vie, plaque tout avec seulement un mouchoir en poche, ou un livre, comment faites vous pour relever les compteurs et diverses besognes de sédentaire  ? Aujourd'hui plus personne ne peut imaginer Jivago sans Wifi, alors ?
Dès qu'on est passé de l'autre côté, de l'autre côté du pays de la maquette on n'aime pas non-plus dans ce cas de figure, non-plus nos coreligionnaires et concitoyens, les gens d'où nous sommes, vécus alors comme petits dans leur petitesse, étroits dans leur loden vissés dans le mauvais sens sous leur chapeau à plumet assis sous les bois de cerf à fumer des pipes de porcelaine, à se chauffer près de leur poêles de céramique et à penser qu'il faut que le monde s'adapte, que le monde vienne ici certes mais s'adapte se confonde se noie disparaisse ou ressemble ce à quoi il doit ressembler, c'est pourquoi pris par cette forme de dégoût ou de tendre dégoût puisque moi-même par mes ancêtres je suis issu des mêmes moules rustiques, j'aimerais élaborer-constater-vivre quelque chose qui exclurait tout romantisme toute nostalgie pour la nommer, aimer tout ça et non le vénérer, aimer mais aimer comme neutraliser toute croyance, dans un premier temps la tenir à distance, en répéter les gestes creux, puis les creuser encore et garder les images, va pour la crèche, nous sommes prêt à tout nous pardonner, même nos pires mouvements rétrogrades pour que s'exprime ce que nous avons aimé mais gare !
Doit-on rester là devant la nostalgie au garde à vous comme abrutis, raide constat dans notre uniforme de uhlan et sans questions ? Et parfaitement immergés, baignés l'emprise, tenus au sol gras et légers à la fois d'autant de sollicitude concédée par cette chose qui digère tout si l'on veut, par ses sucs ses macérations lentes, ses jus ? Que resterait-il de nous, de toute cette bonne volonté, de cette bonté et ce désir de paix car il faut sans modestie aucune les appeler comme ça...
Vous vous souvenez de ces anges posant leur main sur l'épaule des humains souffrant dans la bibliothèque de Berlin... ? Aujourd'hui, ces souffrants sont tous en batterie devant des écrans, pensent-il à leurs souffrances ? J'espère qu'ainsi ils en sont libérés. Les anges perçoivent-ils encore quelque chose à travers les ondes émises ? Les anges existent-t-il encore sous cette forme ou, ces écrans en sont-ils la manifestation bienveillante ? Nous devons tout accepter, les anciens anges, les écrans et l'absence présumé de ce qui ne se manifeste plus, ce paradis qui nous est refusé maintenant sous peine de devenir des meurtriers de l'époque, et ça c'est dur, plus que difficile à avaler,...
Je repense à l'autre jour quand je vous parlais de Prague, vous voyez moi aussi je peux avoir des idées toutes faites à propos d'une ville, pour ne rien dire de « notre » Vienne chérie, mais je suis à moitié honnête, déformation professionnelle, je me dissimulais derrière un robot, mais elle-même ne se reconnaît-elle pas dans ces idées reçues, en partie ? Une ville comme ça qui a tout connu, dans cette accumulation de clichés ? ...« sombre repère et suite de gargouilles en procession silencieuse, ombres en marche par petits bonds, encoignures douteuses », aucunement ce qui peut-être le vacarme la rumeur actuelle d'une grande ville mais ce silence épais qui n'a jamais rien annoncé de bon...
A propos d'accumulation je suis en plein rangement c'est sans doute ça qui joue un peu sur mon moral, à chaque carton déplacé je vois mon cercueil qui se pointe, le lègue impossible et à qui ? Le débarras l'effondrement la disparition de tout en même temps que mon cadavre, ...ma nièce est passé m'apporter quelques vieux trucs de la part de son père qui lui ne sait où les mettre et comme moi je stocke et accumule c'est connu, la famille en rigole, c'est à moi qu'on les apporte, et comme toujours chez moi on ne sait où mettre les pieds, ma nièce ne fait pas exception, un vrai courant d'air, la jeunesse ne comprend pas comment on peut accumuler autant d'objets, d'objets réels s'entend dans nos antres mais aussi tout ceux qu'on accumule dans notre boite interne à images, par exemple Prague ou d'autres..., eux en on ou en auraient une toute autre vision, Prague c'est le KFC ou le Cinema City ou le Kino Aero, même ceux dont la profession est le livre préféreront sans doute le lisse et le droit, le béton lissé et la règle d'or du veganisme, jusqu'à se rendre compte que leur accumulation n'a rien à envier à la notre « les vieux », et pourquoi finalement tant de souvenirs et de souvenirs qui ne sont pas les nôtres, ceux que les autres ont fabriqués ? Non ça, ils ne le comprennent pas, enfin pas tous... On écrit on parle on jacasse pour des vieux, de vieux à vieux, ceux qui ont eu le temps de connaître quelque chose et de le voir selon eux se dégrader, que le fossé s'agrandissant, ces choses deviennent, mutent jusqu'à devenir incompréhensibles, … les jeunes, ce que j'en dit là...
- Dites donc ça me fait penser que je n'ai jamais mis les pieds dans votre terrier Moritz !
-  On verra à l'occasion, pour le coup il vaut mieux évoquer ces choses ces présences paperasières et encombrantes à distance de la poussière, je pense que oui, vous pourriez être contaminé déjà que notre lac et ses pourtours vous ont comme englué sous leur charme (il rit), ...les jeunes ne stockent rien (physiquement), non seulement appartements trop petits et grenier des parents saturés mais tout est dans le cloud, au pire dans leur ordinateur, mémoire traces adresses futur proche. Je refais ma phrase : où va donc se nicher ce qu'ils ne stockent pas (physiquement), quand et comment cela va-t-il resurgir, comme le refoulé gluant, la sombre histoire de famille, la madeleine moisie, le grand père en chemise brune,... ? Sous quelle forme ? est bien la question que je me pose, cela n'a t-il déjà pas commencé ? Avec, par exemple cette absence de forme qu'il mettent pour vous saluer, ou cet excès d'adhésion aux valeurs de l'économie de marché, pas tous disais-je, j'aimerai le croire...
A force je grogne, je prends tout de travers, comme lorsqu'on arrive quelque part, dans une ville quelle qu'elle soit, et qu'on rencontre des gens, on aime tout le monde vous connaissez le phénomène, et au bout de quelques années ou de quelques mois, à l'occasion d'une réunion pour un truc ou un autre on se rend compte qu'on ne supporte plus tel ou telle et jusqu'à lui souhaiter les pires tortures, on s'étonne d'être devenu le pire ennemi non avoué de cette personne ou de cette autre, et avec autant de ferveur et de retournement d'estomac, croisant son regard ou son non-regard, il y a des, des autres, ils ne sont d'ailleurs pas du tout dans le mouvement secret qui nous anime, ne se rendent compte de rien la plupart du temps, pourtant on doit avoir au bas du visage cette moue de dégoût ou de fauve juste avant le combat, dans le meilleurs des cas ce n'est qu'un mépris pour la joue qui pend alors que quelques mois plus tôt ça s'appelait ou ça aurait pu s'appeler pommette fière, ou noble front, mais on ne l'avait pas vu et la lourdeur de notre dégoût nous fournit suffisamment d'images de ce genre pour nous contenter, et de biens beaux prétextes, tout au faciès, « ...d'ailleurs s'ils sont comme ça c'est qu'ils ont quelque chose à se reprocher hein ? », et dès le départ, ni noblesse ni générosité mais replis sur leur fortune ou leurs maigres idées, ils gardent tout pour eux et ce visage hier encore, comme je le vous disais, taillé à la serpe et beau, n'est plus que ce nez qui ne demande qu'à rejoindre le menton ce qui accompagnerait fort bien sa façon de rentrer les coudes pour que rien ne dépasse ; les ventres n'en parlons pas ici c'est facile avec la bière, voyez le miens (il rit)....
La multiplication des cas particuliers en tout cas et hop voilà que tout est obstrué, ce qui s'annonçait d'une simplicité ordinaire et voilà que chacun veut mettre son grain de sel et défendre ses intérêts, c'est valable pour toute société en construction ou qui aurait décidé de demande l'avis de chacun et la possibilité surtout de le donner et de voir le résultat, c'est aussi et c'est terrible le système des lobbyistes, dès que l'on veut modifier un tantinet le système bancaire ou modestement l'économie, chacun y va de ses réclamations et ça fait des pavés de recommandations qui bloquent tout, les mauvais pavés croyez moi sont de papier. En fait ainsi ils gagnent du temps et pendant ce temps gagné rien ne change et tout demeure à leur avantage en un un trafic de surface, ce qui a cependant coûté très cher en heures on nous le fait remarquer, ce qui a été dit et acté par politesse, une vitrine démocratique on va dire, qui rassure, et puis il y a les optimistes en plus des neutres et le pire, les croque-morts qui enterrent techniquement une idée alors qu'ils sont en train de la défendre ou de la proposer comme la panacée, le bout du monde, on sait par avance que tout ça sera tiré par le fond et qu'il en retireront satisfaction, enfin je suppose, j'espère pour eux, tout ce qui passera entre leurs mains ça c'est sûr je le répète, sera tiré par le fond, ...et là il s'agirait d'une sorte d'hommage, rien de plus. Je peux être pire. Evidemment et hélas ai-je envie de dire, j'ai des collègues VRP, il y a le congrès les réunions... et là, croyez moi, c'est un terrain de choix, veulerie, bassesse et parfois générosité mais en moindre quantité, peu d'amitié, non, de vieux loups pour les vieux hommes que nous sommes tous.
A une époque me semble-t-il nous habitions sur des glaciers ? Et bien..."


mercredi 3 mai 2017

Cinéma mai

Daybreakers / Spierieg Bross
Vincennes l'université perdue / Virginie Linhart
The ladykillers / Alexander Mackendrick
Album de famille / Mehmet Can Mertoğlu
Clockwise / Christopher Morahan
Salomé / Charles Bryant - Ala Nazimova
Billy Liar / John Schlesinger
Darling / John Schlesinger
A kind of loving / John Schlesinger
Terminus / John Schlesinger
The Limey / Steven Soderbergh
Unbrakable / M Night Shyamalan